Terres rares : la bataille stratégique entre la France et la Chine
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Terres rares : la bataille stratégique entre la France et la Chine

Les terres rares, bien que peu connues du grand public, occupent désormais un rôle central dans la géopolitique et l’économie mondiale, devenant un enjeu stratégique majeur entre la France et la Chine. La Chine détient une position quasi-monopolistique dans le raffinage de ces matériaux essentiels, indispensables à la fabrication des technologies de pointe telles que les moteurs électriques et les éoliennes. Face à cette réalité, la France a lancé un plan ambitieux pour structurer sa chaîne d’approvisionnement en terres rares, comprenant plusieurs volets clés :

  • le développement d’unités industrielles de recyclage et de raffinage en Europe,
  • une politique volontariste d’investissements publics et de partenariats internationaux,
  • une réglementation contraignante visant à favoriser l’utilisation d’aimants européens dans l’industrie,
  • une diplomatie active pour renforcer la coopération stratégique avec d’autres pays.

Découvrons comment cette bataille géoéconomique se déploie, en analysant la montée en puissance des infrastructures françaises, les nouveaux mécanismes d’appui public, et les ambitions politico-économiques qui façonnent ce domaine en 2026.

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La maîtrise chinoise du raffinage, un levier industriel et commercial déterminant

L’essentiel de la production mondiale de terres rares est extrait sur plusieurs continents, mais la Chine domine largement le marché du raffinage, étape clé qui conditionne la transformation des minerais en matériaux utilisables. En 2025, Pékin a renforcé son contrôle par l’instauration de licences d’exportation sur sept éléments critiques, ainsi que sur les aimants permanents qui en sont dérivés. Cette mesure, en riposte aux droits de douane américains, a bouleversé les échanges commerciaux en Europe en bloquant certaines transactions même entre entreprises européennes dès que la teneur en terres rares dépasse 1 % du produit.

Cette stratégie de contrôle ne repose pas sur la possession exclusive des gisements, mais bien sur le traitement et la transformation, conférant à la Chine un levier stratégique sans équivalent. Par exemple, dans un véhicule électrique, un aimant permanent coûte environ 200 euros, mais sans lui, le moteur devient inopérant. Ce niveau d’influence sur les chaînes d’approvisionnement représente un défi immédiat pour la France et ses partenaires européens.

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Lacq : emblème d’une reconquête industrielle française

Le site de Lacq, ancien bassin gazier dans les Pyrénées-Atlantiques, illustre parfaitement le tournant stratégique opéré par la France. À Lacq, Caremag, une usine de recyclage et de raffinage, prévue pour débuter fin 2026, sera la première en Europe à produire, à grande échelle, des terres rares lourdes purifiées. Avec une capacité annuelle prévue de 2 000 tonnes de recyclage d’aimants et 5 000 tonnes de raffinage de minerais, cette infrastructure représente un bond industriel significatif.

Financée à hauteur de 216 millions d’euros, dont 106 millions d’euros d’argent public français et près de 110 millions d’euros apportés par des partenaires japonais, Caremag illustre l’heureuse synergie entre ressources nationales et coopération internationale. Évoquons aussi la future unité de métallisation attenante, portée par USA Rare Earth, qui complétera la chaîne de production en transformant les oxydes en métaux prêts à être utilisés pour fabriquer des aimants.

Paramètre Capacité Investissement (€ millions) Emplois directs
Recyclage aimants 2 000 tonnes/an 216 total (part public 106) N/A
Raffinage minerais 5 000 tonnes/an
Métallisation N/A 110 80

Lacq incarne ainsi l’ambition française de retrouver un équilibre industriel sur des terres rares trop longtemps dominées par la Chine, avec une chaîne complète intégrée de l’oxyde au métal.

Les infrastructures de La Rochelle et Grenoble : des pierres angulaires du plan national

Les efforts de la France en terres rares ne naissent pas à Lacq. La Rochelle héberge une usine clé de Solvay, qui, depuis 1948, possède la plus grande installation hors Chine capable de séparer tous les éléments de terres rares. En 2025, Solvay a inauguré une ligne expérimentale pour produire à petite échelle des aimants permanents, préparant la montée en puissance avec un objectif ambitieux de 4 500 tonnes de néodyme et praséodyme par an d’ici 2030, soit près d’un tiers des besoins européens.

À Grenoble, la dynamique industrielle s’appuie sur deux projets innovants. MagREEsource, une start-up spécialisée dans le recyclage en boucle courte, a démarré son activité en 2024 et prépare une usine plus ambitieuse attendue pour 2028. Parallèlement, une collaboration entre Orano et le CEA sur le campus du CEA-Liten a mis en place une ligne pilote visant à recycler et fabriquer des aimants permanents, la seule de cette nature en Europe, avec des résultats attendus pour la fin de 2026.

Une liste des avancées majeures

  • Solvay à La Rochelle : capacité à séparer tous les éléments de terres rares, nouvelle ligne pour aimants permanents, 100 millions d’euros envisagés pour extension.
  • MagREEsource à Grenoble : recyclage en boucle courte, levée de 23 millions d’euros, projet MagFactory pour 2028.
  • Orano et CEA : ligne pilote unique en Europe sur recyclage et fabrication d’aimants permanents, résultats attendus fin 2026.

Politiques publiques et régulation : renforcer l’approvisionnement européen et limiter la fracture

La sécurisation des approvisionnements dépasse le seul cadre industriel. Les autorités françaises combinent aides publiques et réglementation ciblée pour structurer durablement le marché. Le plan national prévoit notamment que dans les appels d’offres pour l’éolien offshore (10 GW de capacité), moins de 50 % des aimants utilisés puissent être d’origine chinoise, avec un encouragement fort à intégrer 25 % d’aimants européens. Cette obligation géographique, introduite en avril 2026, marque une première en France dans le domaine énergétique, visant à favoriser la relocalisation industrielle.

Dans le secteur automobile, les constructeurs doivent présenter des plans solides de diversification des sources d’approvisionnement en terres rares pour être éligibles aux appels à projets France 2030. Cette démarche a recueilli une quinzaine de réponses dès son lancement fin 2025. Sur le plan européen, la France joue un rôle moteur pour intégrer des clauses similaires dans l’Industrial Accelerator Act, qui interviendra à partir de 2029, promouvant un label « made in EU » conditionnant l’accès aux aides publiques.

Tableau des dispositifs publics de soutien en 2026

Dispositif Budget public (€ millions) Objectif principal Impact attendu
Crédit d’impôt industrie verte 180 Soutien à l’industrie des terres rares et éolien Mobilisation sur 4 projets clés
France 2030 330 Financement de 40 projets dans le raffinage de métaux critiques 2,7 milliards d’investissements industriels
Fonds métaux critiques (InfraVia) 2 000 (dotation finale) Investissements dans projets stratégiques Capital engagé dans industries françaises

Diplomatie et alliances internationales : le G7 au cœur de la nouvelle géopolitique des terres rares

La bataille pour les terres rares ne se joue pas uniquement sur le terrain industriel. La diplomatie française a fait des matériaux critiques un axe central de son action multilatérale. Depuis trois ans, une vingtaine d’accords ont été signés avec des pays miniers et industriels, incluant récemment l’Inde et la Norvège. En avril 2026, une feuille de route trilatérale entre la France, le Japon et le groupe Caremag prévoit la coopération sur les terres rares et d’autres métaux stratégiques.

Lors des rencontres internationales du printemps 2026, la France a coprésidé une réunion G7 dédiée à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, rassemblant ministres, pays partenaires et institutions financières. À l’approche du sommet d’Évian, prévu en juin, la mise en place d’une unité permanente de pilotage au sein du G7 est envisagée pour coordonner ces enjeux, montrant l’ambition française de peser sur la scène géopolitique mondiale.

Ambitions et objectifs quantifiés pour l’Europe

  • Couvrir 100 % des besoins en terres rares lourdes du continent d’ici 2030.
  • Assurer 25 % des besoins en terres rares légères en Europe à la même échéance.
  • Produire 600 tonnes annuelles de dysprosium et terbium par Caremag, soit jusqu’à 15 % de la production mondiale actuelle.
  • Réduire progressivement la dépendance à travers la recherche sur moteurs électriques sans terres rares.